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Fermer un compte : ce que 2 596 services révèlent sur votre coût de sortie

La moitié du web se ferme d'un bouton, un tiers exige d'écrire au service à la clientèle, et 159 services sont cotés impossible. Puis la Loi 25 retourne la grille contre vous.

En bref : un répertoire libre appelé JustDeleteMe cote la difficulté de fermer son compte chez 2 596 services. La moitié se ferment d'un bouton. Un sur trois exige d'écrire au service à la clientèle. Et 159 services sont cotés impossible. La lecture intéressante pour une PME n'est pas la liste : c'est que la facilité de partir est une caractéristique du produit, connue d'avance, et donc un critère d'achat. Avec un retour de balancier : sous la Loi 25, votre entreprise se fait coter elle aussi.

Vous ne pouvez pas supprimer votre compte Blogger sans supprimer votre compte Google au complet. Ce n'est pas une rumeur de forum : c'est la note officielle que le répertoire JustDeleteMe attache au service, et c'est la définition même de sa pire cote, impossible.

Prenez maintenant un cas qui ressemble davantage à votre semaine. Un mandat se termine, l'espace Slack qui l'a porté ne sert plus à rien, et vous voulez le fermer. La fiche du service prévient : si vous êtes le propriétaire principal de l'équipe, vous devez soit supprimer l'équipe au complet, soit en transférer la propriété avant de partir. La personne qui avait ouvert le compte à l'époque a quitté l'organisation il y a deux ans. Vous voilà avec un espace de travail que personne ne peut fermer, qui contient des conversations clients, et qui continue d'exister.

Ces deux exemples viennent du même endroit : un répertoire tenu à jour depuis treize ans, qui documente comment on ferme son compte chez presque tous les services web du marché. C'est un outil de consommateur en apparence. C'est en réalité un des rares inventaires publics du coût de sortie d'un fournisseur, et ça, ça se lit comme un document d'affaires.


Le concept, en version courte

JustDeleteMe est une liste. Pour chaque service web, elle donne le lien direct vers la page de fermeture de compte, une note explicative quand la procédure est tordue, et surtout une cote de difficulté. L'idée de départ est simple : les entreprises rangent volontairement cette information là où personne ne la cherche, alors quelqu'un l'a rassemblée une fois pour toutes.

Le projet a une histoire qui vaut la peine d'être racontée, parce qu'elle dit quelque chose sur la durabilité des outils libres. Robb Lewis l'a lancé en 2013 sous licence MIT. Son dépôt d'origine a reçu son dernier commit le 18 juillet 2017, puis plus rien : neuf ans de silence, avec des dizaines de contributions en attente que personne ne traitait plus. La communauté a fait ce que la licence permet. Un groupe de contributeurs a repris le code sous le nom jdm-contrib, en annonçant sans détour vouloir « garder le projet vivant, l'original ayant été abandonné ». C'est cette version-là qui alimente aujourd'hui le site, avec plus de 4 100 commits au compteur et une activité quotidienne : le jour où ces lignes ont été vérifiées, la dernière modification datait du matin même.

C'est exactement le scénario qu'on vend quand on parle de réfugiés numériques et de dépendance aux géants du web : un outil propriétaire abandonné meurt avec son éditeur, un outil libre abandonné change de mains.


Les cinq cotes, et ce qu'elles mesurent vraiment

Le guide de contribution du projet définit chaque cote noir sur blanc. Ce n'est pas une impression subjective, c'est une grille appliquée par des centaines de contributeurs.

Cote Définition retenue par le projet Services Part
FacileUn bouton « supprimer mon compte », et c'est réglé1 31750,7 %
MoyenLa suppression existe, mais elle demande des étapes supplémentaires26510,2 %
DifficileIl faut écrire au service à la clientèle, ou rien n'est automatisé84132,4 %
LimitéLa suppression n'est offerte qu'aux résidents d'un territoire doté d'une loi sur la vie privée, avec preuve à l'appui140,5 %
ImpossibleAucun moyen de supprimer réellement le compte, même en écrivant1596,1 %

Une moitié du web se comporte correctement. L'autre moitié, non. Et le chiffre qui compte pour une organisation n'est pas le 6,1 % d'impossibles : c'est le 32,4 % de « difficile », parce que c'est là que se cache le vrai coût. « Écrire au service à la clientèle » veut dire ouvrir un billet, prouver son identité, attendre, relancer, et occuper quelqu'un chez vous pendant que ça traîne. Multipliez par le nombre d'abonnements que votre organisation a accumulés en dix ans.


Les cotes des outils que vous utilisez déjà

Les grands noms de la bureautique s'en tirent bien. Zoom, Dropbox, Mailchimp, Canva, Notion, Asana, Trello, Miro, Figma, Zendesk, GitHub, GitLab et Zoho sont tous cotés facile. Ce sont des faits qu'on peut vérifier soi-même en trente secondes.

Ce qui est instructif se trouve ailleurs, et tient dans un trait commun : la friction n'est pas technique, elle est organisationnelle.

Service Cote Le détail qui coince
SlackDifficileSeul le propriétaire principal peut fermer l'équipe ou transférer la propriété
ShopifyDifficileIl faut déposer une demande de suppression de données et fournir des pièces justificatives
DocuSignDifficileLa marche à suivre change selon le type de compte et les privilèges
StripeFacileRéservé au propriétaire du compte, et tout solde ou facture en attente doit être réglé d'abord
PayPalMoyenToute limitation de compte et tout solde doivent être résolus avant la fermeture
LinkedInMoyenDes utilisateurs rapportent continuer de recevoir des courriels après la fermeture
BloggerImpossibleImpossible de le quitter sans supprimer le compte Google au complet

Relisez la colonne de droite. Aucun de ces obstacles n'est un problème d'informatique. Ce sont des décisions de conception : lier un compte de service à une personne physique plutôt qu'à l'organisation, conditionner la sortie au règlement d'un solde, imbriquer un produit secondaire dans un compte principal qu'on ne veut surtout pas vous voir fermer. Chacune de ces décisions a été prise par quelqu'un, en sachant ce qu'elle produirait.

Le cas Slack mérite une minute de plus, parce qu'il touche presque toutes les PME. Un compte de service ouvert au nom d'un employé devient orphelin le jour où cet employé part. Le même piège existe pour les clés d'accès, les noms de domaine, les certificats et les comptes infonuagiques. La parade n'a rien de sophistiqué : ouvrir les comptes d'entreprise avec une adresse de rôle plutôt qu'une adresse nominative, et tenir la liste à jour.


La cote « limité » : quand vos droits dépendent de votre code postal

Quatorze services seulement portent la cote limité, mais c'est la plus instructive des cinq. Sa définition officielle : « sites qui ne permettent de supprimer votre compte que si vous vivez dans une région dotée de droits en matière de vie privée, et qui exigent une preuve que la loi locale vous couvre ».

Autrement dit : le bouton existe, le code est écrit, la procédure fonctionne. Elle est simplement désactivée pour vous selon l'adresse déclarée dans votre profil. Les notes du répertoire sont explicites. Shop Your Way : seuls les résidents de la Californie et de la Virginie peuvent déposer une demande. Axios : même chose. The Atlantic : il faut choisir entre une demande « EEA » et une demande « CCPA », donc entre l'Europe et la Californie. Rakuten résume l'affaire en une phrase : si vous êtes dans une région où la vie privée est protégée par la loi, c'est aussi simple qu'un clic, sinon il faut passer par le support.

Un dirigeant québécois qui lit ça se pose immédiatement la bonne question : et nous? Le Québec a une loi. Elle est en vigueur. Mais elle n'apparaît pas dans ces menus déroulants, qui connaissent l'Europe, la Californie et la Virginie. Dans la pratique, exercer un droit québécois auprès d'un fournisseur étranger commence souvent par lui expliquer que le droit existe.

C'est le prolongement direct de ce qu'on décrivait dans notre tour des juridictions les plus respectueuses de la vie privée : le droit applicable à vos données n'est pas celui de votre bureau, c'est celui du lieu où elles sont hébergées et de l'entreprise qui les détient. La cote limité en est la démonstration la plus concrète qu'on ait vue.


Le retour de balancier : sous la Loi 25, c'est vous qu'on cote

Tout ce qui précède vous place du côté du client. Changez de chaise. Un de vos clients, un ancien employé ou un candidat non retenu vous écrit demain pour demander que vous effaciez ses renseignements. Votre entreprise serait cotée quoi?

Il faut ici corriger un raccourci qui circule beaucoup : la Loi 25 n'a pas créé un droit général à l'effacement sur demande. Ce que le texte prévoit est à la fois plus précis et, pour une PME, plus exigeant.

L'obligation centrale n'est même pas déclenchée par une demande. C'est l'article 23 de la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé : « lorsque les fins auxquelles un renseignement personnel a été recueilli ou utilisé sont accomplies, la personne qui exploite une entreprise doit le détruire ou l'anonymiser ». Personne n'a besoin de vous le demander. Le CV du candidat que vous n'avez pas embauché il y a quatre ans est visé par cette phrase, et il dort probablement encore dans une boîte courriel.

Viennent ensuite les droits que vos clients peuvent exercer :

  • La portabilité, au troisième alinéa de l'article 27 : un renseignement informatisé recueilli auprès de la personne, et non pas créé ou inféré par vous, doit lui être communiqué « dans un format technologique structuré et couramment utilisé ». La Commission d'accès à l'information confirme que c'est en vigueur depuis le 22 septembre 2024, la dernière pièce de la réforme à être entrée en application.
  • La rectification, à l'article 28, qui couvre aussi le renseignement dont la collecte, la communication ou la conservation ne sont pas autorisées par la loi.
  • La désindexation et la cessation de diffusion, à l'article 28.1. C'est le fameux « droit à l'oubli » québécois, et il est nettement plus étroit que ce que son surnom laisse croire : il s'applique quand la diffusion contrevient à la loi ou à une ordonnance, ou quand trois conditions cumulatives sont réunies, dont un préjudice grave à la réputation ou à la vie privée qui doit être « manifestement supérieur » à l'intérêt du public. La Commission le présente d'ailleurs comme un droit de désindexation, pas comme un effacement général.

Le détail opérationnel à retenir tient dans l'article 32, et c'est celui qui devrait vous faire regarder vos processus : vous avez 30 jours pour répondre par écrit, et à défaut de répondre dans ce délai, vous êtes « réputé avoir refusé d'acquiescer » à la demande. Le silence n'est pas neutre. Le silence est un refus, et un refus ouvre la porte à une demande d'examen de mésentente devant la Commission.

Répondre en 30 jours suppose de savoir où vivent les renseignements, dans quel système et depuis quand. C'est le genre de chose qui se règle en amont, au moment de choisir et d'installer ses outils, pas le jour où la demande arrive. On monte des environnements où la conservation et la suppression sont des réglages assumés plutôt que des trous de mémoire : parlons de votre situation.


Les angles morts du répertoire

Le répertoire est utile, pas infaillible, et il vaut mieux connaître ses limites avant de s'y fier pour une décision.

C'est du bénévolat. Les fiches sont écrites par des contributeurs, validées par des contributeurs. Une procédure change chez un fournisseur, la fiche reste périmée jusqu'à ce que quelqu'un s'en aperçoive. La cote est un indice sérieux, jamais une garantie contractuelle.

La couverture penche vers le grand public. On y trouve Slack, Shopify, Stripe et DocuSign, mais Microsoft, Salesforce, HubSpot, QuickBooks et Atlassian n'ont pas de fiche à leur nom. Les logiciels d'entreprise les plus lourds en données sont justement ceux qui manquent le plus.

Ce n'est pas un avis juridique. Le répertoire décrit ce que le fournisseur permet, pas ce que la loi vous doit. Les deux ne coïncident pas toujours, et c'est précisément le sujet de la cote limité.

Les portes d'entrée ne se valent pas. Le site web est la version de référence. L'extension Firefox, qui change d'icône selon la difficulté du site que vous visitez, est maintenue et a été mise à jour en mai 2026. L'extension Chrome officielle du projet, elle, est archivée depuis janvier 2024 et son dépôt annonce lui-même qu'elle n'est plus maintenue. Quant à l'application Android publiée sur F-Droid par Amano Team, elle est vivante, sous licence LGPL-3.0, mais le site la qualifie explicitement d'application non officielle. Utile, à condition de savoir que ce n'est pas le projet qui la signe.

Enfin, fermer un compte n'est que la moitié du geste. Avant de supprimer quoi que ce soit, il faut sortir ses données, et c'est le rôle du projet frère JustGetMyData, qui applique la même grille de cotes aux demandes d'accès. L'ordre des opérations compte : on récupère, on vérifie qu'on a bien tout, puis on ferme. C'est la même logique que dans notre article sur la sauvegarde des données Google Workspace et Microsoft 365 : un compte fermé sans extraction préalable, c'est une archive perdue.


Ce qu'on en fait chez Blue Fox

La cote de sortie devrait figurer dans votre grille de sélection de fournisseur, au même titre que le prix et les fonctionnalités. Elle a un avantage rare : elle est connue avant la signature, gratuitement, en trente secondes. Un service coté difficile n'est pas disqualifié pour autant, mais il vous dit quelque chose sur la façon dont il conçoit sa relation avec vous, et cette information a une valeur au moment de négocier.

C'est aussi la raison pour laquelle on recommande par défaut des outils libres et un hébergement que le client contrôle. Pas par principe : par réversibilité. Quand les données sont dans une base que vous possédez, sur un serveur dont vous détenez les accès, la question « comment je pars » ne se pose plus dans les mêmes termes. Il n'y a pas de bouton à trouver, pas de service à la clientèle à convaincre, pas de code postal à déclarer.

Un exercice d'une demi-journée, qui donne un portrait honnête de votre coût de sortie :

  1. Sortez la liste de tous les abonnements infonuagiques payés au cours des trois dernières années, en partant du relevé de carte de crédit d'entreprise plutôt que de votre mémoire.
  2. Cherchez chacun dans le répertoire et notez sa cote. Les absents comptent double : personne n'a documenté leur porte de sortie.
  3. Repérez ceux qui sont ouverts au nom d'une personne plutôt que de l'organisation, et transférez la propriété pendant que la personne travaille encore chez vous.
  4. Fermez ce qui ne sert plus, en récupérant les données d'abord.
  5. Retournez la grille sur vous : combien de temps prendriez-vous à répondre à une demande d'effacement, et qui, chez vous, en est responsable?

La cinquième étape est celle qu'on oublie, et c'est la seule qui soit encadrée par la loi. Les quatre premières sont de l'hygiène. Celle-là est une obligation.

Si l'exercice vous fait découvrir un parc d'abonnements plus large que prévu, ou des comptes que personne ne peut fermer, parlons de votre coût de sortie.


Sources

Le courriel d'entreprise sur le téléphone, dans votre ERP et pas chez Google
Une application mobile qui ne parle qu'à votre ERP : le mot de passe jamais transmis, des notifications sans Firebase, et du courrier qui arrive en secondes plutôt qu'en cinq minutes