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Les juridictions les plus respectueuses de la vie privée (et les moins exemplaires)

Top 5 et Flop 5

TL;DR:

  • La souveraineté numérique, c’est choisir où sont hébergées tes données pour garder le contrôle sur qui peut y accéder.
  • Les juridictions les plus sûres sont surtout en Europe. L’UE, l’Islande, la Norvège, le Japon et la Suisse offrent des lois strictes, des droits forts et peu de surveillance étatique.
  • Les juridictions à risque incluent la Chine, la Russie, l’Inde, la Thaïlande et la Malaisie, où la surveillance, les failles légales ou l’ingérence de l’État sont courantes.
  • Les États-Unis restent pratiques mais moins protecteurs, avec des lois fragmentées et un accès gouvernemental plus large aux données.
  • Le Canada, et surtout le Québec avec la Loi 25, se situe parmi les juridictions fiables et exige maintenant d’évaluer les risques avant tout transfert à l’étranger.
  • Pour une PME, la règle simple est d’héberger localement ou dans des pays de confiance, de limiter les transferts inutiles et de renforcer contrats et chiffrement si un transfert est inévitable.


Contexte : vie privée des données et souveraineté numérique

La protection de la vie privée sur Internet est devenue un enjeu mondial majeur à l’ère du tout numérique. Chaque pays ou région adopte ses propres lois et pratiques en matière de protection des données personnelles, ce qui crée de fortes disparités d’une juridiction à l’autre. Du point de vue des entreprises: notamment les PME québécoises: ces différences légales influent directement sur le choix de l’hébergement des données : où stocker les informations sensibles de clients et d’employés pour qu’elles soient en sécurité et sous contrôle ? C’est là qu’intervient la notion de souveraineté numérique. Ce concept désigne la capacité d’un État (ou d’une entité) à contrôler et protéger les données numériques de ses citoyens ou de ses clients, en évitant qu’elles ne soient soumises aux lois ou à l’ingérence d’une puissance étrangère.

En pratique, la souveraineté numérique se traduit souvent par la volonté de garder les données dans des juridictions de confiance, dotées de lois strictes en matière de vie privée, et de limiter les transferts de données vers des pays moins protecteurs. 

 Par exemple, le Québec a récemment renforcé sa loi sur la protection des renseignements personnels (la Loi 25) afin d’encadrer les transferts de données hors province. Cette loi impose qu’aucune donnée personnelle provenant du Québec ne soit communiquée à une juridiction étrangère sans s’assurer au préalable que cette dernière offre un niveau de protection « équivalent » à celui du Québec. Autrement dit, une entreprise québécoise doit réfléchir à deux fois avant d’héberger ses données dans un pays dont les lois sur la vie privée sont laxistes.

Quels sont donc les meilleurs et les pires endroits dans le monde pour la vie privée des données? Pour le savoir, nous passerons en revue un Top 5 des juridictions les plus respectueuses de la vie privée, suivies d’un Flop 5 des juridictions les moins protectrices. Ces classements s’appuient sur des données récentes et empiriques (classements internationaux, lois en vigueur, études comparatives), le tout dans une optique de souveraineté numérique. L’objectif est d’offrir un panorama clair et accessible: sans jargon technique: afin d’éclairer les décisions des professionnels, notamment les dirigeants de PME au Québec, sur les meilleures options d’hébergement de données sensibles.

Avant de plonger dans le classement, rappelons qu’une juridiction « respectueuse de la vie privée » présente en général plusieurs caractéristiques : l’existence de lois complètes encadrant la collecte et l’utilisation des données personnelles, des droits forts pour les individus (droit à l’information, au consentement explicite, à l’oubli, etc.), une autorité de protection des données active pouvant sanctionner les abus, et une limitation des pratiques de surveillance de masse par le gouvernement. À l’inverse, les juridictions moins vertueuses dans ce domaine se distinguent soit par l’absence de lois protectrices, soit par une faible application de ces lois, et parfois par une surveillance étatique intrusive ou un laisser-faire total vis-à-vis des entreprises exploitant les données.

Illustration : carte du monde indiquant les scores d’« engagement en faveur de la vie privée sur Internet » par pays, selon une étude couvrant 110 pays. Les pays en vert foncé (ex.: Norvège, Australie, Danemark, Suède, Finlande) obtiennent les meilleurs scores, tandis que ceux en rouge (ex.: Chine, Ouzbékistan, Cambodge, Vietnam, Zimbabwe) sont en queue de classement.




Top 5: Juridictions exemplaires en matière de vie privée

Les cinq juridictions suivantes figurent parmi les plus protectrices au monde pour la vie privée et les données personnelles. Elles ont mis en place des cadres juridiques robustes, souvent reconnus internationalement, et affichent une volonté politique de faire respecter la confidentialité des renseignements. Il n’est pas anodin que la plupart d’entre elles se trouvent en Europe, où la culture de protection des données est très développée. D’après une étude comparative, seules cinq nations au monde présentaient récemment des garanties jugées « adéquates » pour la vie privée: et toutes étaient européennes. Tour d’horizon des meilleurs élèves :

1. L’Union européenne (UE)

L’Union européenne n’est pas un pays à proprement parler, mais il est impossible de parler des champions de la vie privée sans citer le cadre européen. Depuis l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2018, les 27 États membres de l’UE appliquent une législation harmonisée parmi les plus strictes au monde en matière de protection des données. Le RGPD consacre des principes forts : consentement explicite des personnes avant la collecte de données, transparence sur les usages, droits de rectification et d’effacement (droit à l’oubli), limitation des données collectées au strict nécessaire, etc. Il prévoit surtout des sanctions dissuasives en cas de manquement, pouvant aller jusqu’à 4% du chiffre d’affaires mondial d’une entreprise fautive.

L’influence de l’UE dépasse largement ses frontières. Une particularité du RGPD est de s’appliquer aux données des citoyens européens même si le traitement a lieu à l’étranger. Concrètement, une société basée hors d’Europe (par exemple aux États-Unis) doit se plier aux exigences européennes dès lors qu’elle traite les données d’un résident de l’UE. Cela a obligé nombre d’entreprises internationales à adapter leurs pratiques, voire à relocaliser l’hébergement des données de clients européens en Europe pour éviter d’éventuels conflits de juridiction. Certaines petites entreprises américaines ont même préféré cesser de servir des clients européens plutôt que de se conformer au RGPD. Cette extraterritorialité de la loi européenne est une illustration de la souveraineté numérique de l’UE : elle impose ses normes de vie privée comme standard mondial. Par ailleurs, l’UE évalue strictement le niveau de protection des pays tiers avant de leur permettre de recevoir librement des données européennes (via les décisions « d’adéquation »). Seule une douzaine de pays non-UE ont été jugés équivalents au RGPD à ce jour (ex: la Suisse, le Japon, le Canada: secteur privé, etc.), ce qui montre l’exigence européenne.

En pratique, plusieurs pays de l’UE se distinguent par leur application particulièrement rigoureuse du RGPD. L’Irlande et la France, par exemple, figurent parmi les plus stricts dans une étude de 2022, avec des garanties qualifiées d’« adéquates » pour la vie privée. L’Irlande accueille le siège européen de nombreuses grandes entreprises technologiques et a la lourde tâche de les contrôler, tandis que la France, via sa CNIL, n’hésite pas à infliger de lourdes amendes. D’autres pays comme le Danemark ou le Portugal obtiennent aussi de très bons scores de protection dans les comparatifs internationaux. L’essentiel à retenir est que l’Europe, dans son ensemble, offre l’environnement le plus protecteur qui soit pour les données personnelles. Toute entreprise cherchant un hébergement « sûr » du point de vue vie privée ferait donc un choix judicieux en conservant les données sur le sol européen (ou sous juridiction européenne).

2. Islande

Souvent citée comme modèle, l’Islande combine les avantages du cadre européen (même si elle n’est pas membre de l’UE, elle a intégré le RGPD dans son droit national) et une culture ancienne de la protection des libertés individuelles. D’après Freedom House, l’Islande arrive en tête mondiale pour la liberté sur Internet, affichant un score de 94 à 95 sur 100 ces dernières années. Cela signifie que les Islandais jouissent d’un accès quasi universel à Internet, d’une absence de censure et de fortes protections de leurs droits fondamentaux en ligne.

En matière de données personnelles, l’Islande s’est dotée dès l’an 2000 d’une loi très stricte, l’une des premières du genre, au point que certains la surnomment la « Suisse des données ». Ce texte impose que toute collecte d’informations ait un but précis et légitime, et surtout qu’elle se fasse avec le consentement clair et éclairé de la personne concernée. L’optique est résolument opt-in : par défaut, aucune donnée ne peut être exploitée sans accord préalable, une philosophie bien plus protectrice que le modèle opt-out (où l’on collecte tant que la personne ne s’y oppose pas). L’Islande a par la suite renforcé son arsenal en intégrant les dispositions du RGPD en 2018 pour rester alignée sur les meilleures pratiques européennes.

Ce cadre légal strict s’accompagne de sanctions pénales possibles : en Islande, un responsable de traitement de données risquant jusqu’à 3 ans de prison en cas de violation grave de la vie privée. Ces mesures drastiques montrent la priorité accordée à la confidentialité. En conséquence, l’Islande jouit d’une réputation de havre pour les données. Elle a même tenté un temps de se positionner comme un refuge numérique pour les journalistes et lanceurs d’alerte via l’initiative Icelandic Modern Media Initiative, capitalisant sur ses lois protectrices de la presse et de la vie privée. Pour une PME, héberger des données en Islande signifie donc profiter d’un des environnements juridiques les plus protecteurs au monde, avec des garanties comparables à l’UE, sinon supérieures sur certains aspects.

3. Norvège

La Norvège, autre pays nordique non membre de l’UE, figure régulièrement parmi les meilleurs élèves en matière de protection des données. Elle a mis en place des lois robustes alignées sur le RGPD européen, et a été officiellement reconnue comme offrant un niveau de protection adéquat par l’UE (décision d’adéquation). Selon un indice global de confidentialité sur Internet, la Norvège obtenait le score le plus élevé au monde (90,1 sur 100), se classant 1ère sur 110 pays étudiés. Son engagement pour la vie privée se voit aussi dans son très haut taux d’utilisation de serveurs sécurisés (cryptage généralisé des échanges en ligne) et dans le rôle actif de son autorité de protection des données.

Plusieurs éléments expliquent cette performance. D’une part, la Norvège dispose depuis 1978 d’un organisme indépendant, le Datatilsynet (Autorité norvégienne de protection des données), chargé de faire respecter les règles et pouvant infliger des amendes. D’autre part, la loi norvégienne impose que tout traitement de données personnelles requière le consentement explicite de l’individu, qui bénéficie en outre d’un droit à l’oubli similaire à celui du RGPD. La Norvège a même été parmi les premières à appliquer ce droit contre des géants du web : elle a sommé Google de déréférencer certains contenus relatifs à des citoyens norvégiens qui voulaient disparaître des résultats de recherche.

Au-delà de la protection contre les entreprises, la Norvège se distingue par sa fermeté face aux gouvernements étrangers. Elle ne permet pas qu’une agence étrangère espionne les données de ses citoyens à sa guise : tout accès par une autorité extérieure doit obtenir l’aval d’un tribunal norvégien. C’est un point crucial de souveraineté numérique: et une différence notable avec des pays plus permissifs où des accords internationaux ou des lois extraterritoriales permettent l’échange de données sans contrôle judiciaire local. En Norvège, le contrôle judiciaire national prime, garantissant aux citoyens que leurs données ne seront communiquées à un État tiers que dans des circonstances exceptionnelles et encadrées. Enfin, le pays attache de l’importance à la sécurité technique : il figure parmi ceux ayant le plus grand nombre de serveurs sécurisés par habitant, signe d’un écosystème numérique globalement sûr. Pour une entreprise, choisir un hébergement en Norvège assure donc une double protection: juridique et technique: de premier plan.

4. Japon

Le Japon représente un cas notable hors occident : c’est l’un des rares pays d’Asie à s’être doté d’une législation sur la vie privée d’un niveau comparable aux standards européens. Sa loi principale, la Protection des informations personnelles (PIPA/APPI), existe depuis 2003 et a été révisée à plusieurs reprises pour la renforcer, notamment après le RGPD européen. En 2019, l’UE a d’ailleurs reconnu officiellement l’adéquation du Japon: une reconnaissance mutuelle qui permet la libre circulation des données entre le Japon et l’Europe, sur la base de garanties équivalentes. Cela signifie que les citoyens européens ou japonais voient leurs données protégées de manière similaire que celles soient traitées à Tokyo ou à Paris.

Le cadre japonais impose aux entreprises une utilisation transparente et limitée des données, avec consentement requis pour les usages hors du but initial. Le Japon a innové en étendant certaines obligations au-delà de ses frontières : toute entreprise étrangère traitant les données de citoyens japonais doit se conformer aux principes de la loi japonaise. Par ailleurs, le Japon protège aussi les données des étrangers traitées sur son sol, pas seulement celles de ses ressortissants: une ouverture qui vise probablement à faciliter les échanges de données internationaux tout en maintenant un haut niveau de confiance.

Sur le plan institutionnel, le Japon dispose d’une autorité de protection des données (la Commission de protection des informations personnelles) qui coopère avec ses homologues européennes. Si le Japon ne figure pas toujours dans les « tops » des classements globaux (il est parfois pénalisé sur des critères de surveillance étatique ou d’utilisation de la biométrie), il reste l’un des pays les plus avancés d’Asie en matière de vie privée. Son alliance avec l’UE sur ce sujet en fait une juridiction favorable pour l’hébergement de données, y compris pour des entreprises occidentales cherchant une base en Asie sans compromis sur la confidentialité. Pour les PME québécoises ayant des échanges vers l’Asie, le Japon peut apparaître comme un partenaire de confiance du point de vue protection des renseignements, loin devant d’autres pays asiatiques plus risqués.

5. Suisse

La Suisse est souvent perçue comme un synonyme de confidentialité, réputation héritée du secret bancaire mais qui s’étend à la protection des données personnelles. Ce petit pays, bien que non membre de l’UE, a inscrit le droit à la vie privée dans sa Constitution, et dispose depuis les années 1990 d’une Loi fédérale sur la protection des données (LPD) robuste. La Suisse a mis à jour sa législation régulièrement, y compris une refonte récente (LPD révisée entrée en vigueur en 2023) pour rester en phase avec le RGPD européen. L’UE a d’ailleurs jugé la Suisse « adéquate », autorisant les flux de données libres avec ce pays voisin.

Le régime suisse partage beaucoup de points communs avec le modèle européen : consentement requis, finalités limitées, sécurité des données, droits d’accès et de rectification pour les individus, etc.. Toutefois, on note quelques différences notables. Une fois qu’une personne a consenti à un traitement de données, ses possibilités de contrôle ultérieur sont un peu moindres qu’en Europe: par exemple, les droits à l’effacement ou à la portabilité sont légèrement plus restreints, certains relevant plutôt du code civil que de la loi « informatique et libertés » elle-même. De même, les sanctions prévues par la loi suisse en cas de violation de la vie privée sont moins élevées que les amendes colossales du RGPD. Cela dit, l’essentiel est là : la Suisse interdit le traitement de données personnelles sans consentement, protège même les données sensibles (origine ethnique, santé, opinions) et offre une voie de recours aux personnes concernées.

La Suisse complète ce cadre légal par une image de sérieux et de neutralité. Elle héberge de nombreux centres de données sécurisés prisés pour le stockage de données ultra-sensibles (on parle de « coffres-forts numériques » dans d’anciens bunkers des Alpes). Cette image n’est pas qu’un mythe marketing : juridiquement, stocker ses données en Suisse signifie qu’aucune autorité étrangère ne pourra y accéder sans passer par un entraide judiciaire formelle, et que la Suisse n’est partie à aucun accord de surveillance de masse type Five Eyes. En somme, la Suisse demeure un choix privilégié pour qui recherche un hébergement souverain et privé.

En résumé, ce Top 5 met en évidence des juridictions dotées d’un cadre légal complet et moderne, d’institutions actives pour faire respecter les règles, et d’une culture qui privilégie la vie privée par rapport à d’autres considérations. Pour donner un ordre d’idée chiffré, notons que sur un indice mondial d’Internet libre, des pays comme l’Islande, l’Estonie, le Canada ou l’Allemagne figurent également juste derrière ce peloton de tête, avec des scores élevés (entre 80 et 95 sur 100) témoignant d’un environnement numérique respectueux des droits. Ces exemples montrent qu’au-delà de notre Top 5, d’autres pays démocratiques (Canada, pays nordiques, d’Europe centrale, Nouvelle-Zélande, etc.) s’efforcent de protéger la vie privée de leurs citoyens et méritent une mention honorable. Cependant, un fossé important sépare ce groupe de tête des pays les moins vertueux que nous allons maintenant aborder. 



Flop 5: Juridictions à la traîne en matière de vie privée

Après les bons élèves, intéressons-nous aux mauvais élèves de la protection des données. Les juridictions suivantes illustrent, chacune à leur manière, de graves carences dans le respect de la vie privée. Soit qu’elles n’ont pas de lois adéquates, soit que les autorités elles-mêmes abusent de la surveillance, soit qu’elles laissent les données des citoyens sans réelle protection face à divers appétits (commerciaux ou gouvernementaux). Il faut noter que nous n’incluons pas ici certains cas extrêmes comme la Corée du Nord ou la Syrie, où la notion même de vie privée est inexistante: ces régimes autoritaires ultra-fermes en contrôle ne possèdent souvent aucune loi de protection des données. D’ailleurs, selon l’ONU, environ 66 pays dans le monde n’offrent à ce jour aucune protection légale des données personnelles. Parmi eux figurent par exemple l’Afghanistan, le Pakistan, l’Égypte, l’Arabie saoudite ou encore la plupart des pays d’Afrique centrale. Notre Flop 5 se concentre quant à lui sur des juridictions significatives où, malgré une apparence de modernité ou des lois existantes, la vie privée reste gravement menacée ou négligée.

1. Malaisie

La Malaisie est un exemple instructif d’un pays disposant en théorie d’une loi de protection des données: le Personal Data Protection Act (PDPA) en vigueur depuis 2010: mais qui, en pratique, présente de grandes failles dans la garantie de la vie privée des citoyens. Sur le papier, le PDPA malaisien s’inspire du modèle européen pour les données traitées par les entreprises locales (consentement, finalité, sécurité, etc.). Cependant, il souffre de deux limites majeures. D’une part, le gouvernement malaisien lui-même collecte massivement les données personnelles de ses citoyens via un système de carte d’identité nationale obligatoire qui intègre des informations biométriques, médicales, financières, etc.. Les individus n’ont pratiquement aucun contrôle sur ces utilisations étatiques de leurs données. Cette base de données géante centralisée contient tous les éléments nécessaires pour faire du profilage, et elle constitue une cible de choix pour des acteurs malveillants. D’ailleurs, la Malaisie a connu des fuites de données massives ces dernières années : des millions de dossiers de patients d’hôpitaux, de clients d’opérateurs télécom ou de compagnies aériennes malaisiennes se sont retrouvés exposés suite à des failles de sécurité. Cela souligne un manque de mesures de protection effectives malgré la loi.

D’autre part, l’application du PDPA malaisien exclut les traitements de données par le secteur public (gouvernement), ce qui crée une zone d’ombre significative. Le gouvernement partage-t-il ces données d’identité avec d’autres agences? Avec quelle sécurité? Le manque de transparence alimente l’inquiétude. En résumé, la Malaisie offre un faux sentiment de protection : la loi rassure sur le papier les partenaires commerciaux internationaux, mais le citoyen lambda reste exposé à une intrusion potentielle dans sa vie privée, que ce soit par un État trop curieux ou par des fuites faute de cybersécurité suffisante. Pour une entreprise étrangère, héberger des données en Malaisie pourrait signifier qu’en cas d’accès par les autorités locales, les personnes concernées n’auront que peu de recours. Cette contradiction vaut à la Malaisie sa place dans les juridictions à la traîne, malgré son dynamisme économique régional.

2. Inde

L’Inde, pourtant la plus grande démocratie du monde par sa population, a longtemps évolué sans cadre cohérent de protection des données personnelles. Jusqu’en 2023, il n’existait pas de loi fédérale unifiée consacrée à la vie privée des données en Inde. À la place, on trouvait une mosaïque de dispositions éparses dans diverses lois sectorielles (réglementation bancaire, télécoms, santé, technologies de l’information), insuffisantes pour couvrir tous les usages modernes des données. De plus, aucun régulateur central spécialisé n’était en place pour surveiller la conformité ou traiter les plaintes des individus. Autrement dit, la responsabilité de se défendre en cas d’abus de données incombait largement aux victimes elles-mêmes via des actions en justice: une voie difficile et coûteuse, donc rarement empruntée.

Cette situation était d’autant plus problématique que l’Inde a développé ces dernières années un gigantesque système d’identité biométrique, Aadhaar, qui attribue à plus d’un milliard de personnes un numéro unique relié à leurs empreintes digitales et scans d’iris. Aadhaar est utilisé pour toute une gamme de services (banque, versement d’aides sociales, déclaration de revenus, achat de carte SIM, etc.), ce qui signifie que le gouvernement indien détient une base sans équivalent de données personnelles sensibles sur sa population. Les critiques pointaient le risque d’un État Big Brother, capable de tracer toutes les activités de ses citoyens en croisant les données Aadhaar (paiements, déplacements, etc.). Des failles de sécurité dans Aadhaar ont d’ailleurs été rapportées, exposant des informations privées et suscitant des scandales sur l’insuffisance des protections. L’UE a de son côté évalué que l’Inde ne fournissait pas un niveau de protection adéquat des données, ce qui interdit en principe aux entreprises européennes d’y transférer librement des données personnelles.

Face à ces critiques, l’Inde a fini par adopter en août 2023 sa première loi générale sur la protection des données, la Digital Personal Data Protection Act. Celle-ci comble en partie le vide juridique en définissant des principes de base (consentement, usage limité, droits d’accès/correction, etc.) et en créant un Data Protection Board. Cependant, de l’avis de nombreux experts, la loi reste en-deçà des standards internationaux: elle contient de larges exemptions pour le gouvernement (au nom de la « sécurité nationale » ou de l’« ordre public ») et ne prévoit pas d’autorité totalement indépendante. Par conséquent, malgré des progrès récents, l’Inde demeure dans ce flop 5, en raison notamment de l’énorme agrégation de données personnelles sous contrôle étatique (Aadhaar) et d’un historique de protection très faible. Les entreprises qui sous-traitent en Inde (centres d’appels, développement logiciel, etc.) doivent en être conscientes : les données envoyées là-bas n’auront pas le même niveau de confidentialité qu’au Canada ou en Europe, et les individus concernés pourraient voir leurs renseignements circuler sans véritable garde-fou.

3. Thaïlande

La Thaïlande illustre une autre facette des difficultés en Asie du Sud-Est concernant la vie privée. Le pays s’est doté d’une loi ambitieuse, le Personal Data Protection Act (PDPA), adoptée en 2019 et largement inspirée du RGPD européen. Sur le papier, cette loi aurait dû placer la Thaïlande dans le camp des pays protecteurs, avec consentement obligatoire, sanctions, création d’une commission de protection des données, etc. Cependant, sa mise en œuvre a connu de sérieux ratés : l’application du PDPA a été reportée à plusieurs reprises par décret gouvernemental, officiellement pour laisser plus de temps aux entreprises de se conformer. En pratique, ce report (le texte n’est pleinement effectif que depuis mi-2022) révèle les limites de la volonté politique. Un cadre légal, aussi bon soit-il, ne protège pas grand-chose s’il peut être suspendu ou retardé à l’envi. Cette fragilité réglementaire entache la crédibilité du dispositif thaïlandais.

Par ailleurs, la situation des droits numériques en Thaïlande reste préoccupante sur d’autres fronts. Le pays applique l’une des censures en ligne les plus strictes de la région, avec notamment des lois de lèse-majesté ultra-sévères qui sanctionnent lourdement toute critique de la monarchie, y compris sur Internet. Les autorités thaïlandaises ont la réputation de surveiller activement les réseaux sociaux et les communications en ligne des citoyens. De nombreux internautes et dissidents ont été arrêtés ou emprisonnés pour des propos en ligne, ce qui crée un climat de surveillance de masse incompatible avec une vraie vie privée. Le gouvernement a aussi équipé ses services de sécurité de technologies d’écoute et d’inspection du trafic Internet, renforçant cette surveillance à grande échelle.

En somme, la Thaïlande est un cas paradoxal : elle dispose d’une loi de protection des données assez moderne, mais cette avancée est contrecarrée par un contexte autoritaire concernant la liberté d’expression et la surveillance. L’équilibre penche clairement du côté du contrôle étatique au détriment de la vie privée. Pour une entreprise, héberger des données en Thaïlande présente des risques : non seulement les données pourraient être inspectées par les autorités (surtout si elles concernent des sujets sensibles), mais en plus, l’absence d’une culture forte de protection (et la mise en œuvre tardive du PDPA) laissent planer un doute sur la sécurisation des données. À l’heure actuelle, la Thaïlande reste donc dans la catégorie des juridictions peu fiables pour la confidentialité des informations.

4. Russie

La Russie fait souvent la une de l’actualité en matière de cybersécurité et de surveillance, et pour cause : c’est un État qui a résolument orienté son Internet vers un modèle de contrôle souverain. Sur le plan de la législation, la Russie possède bien une Loi fédérale sur les données personnelles (depuis 2006) qui, sur certains points, accorde des droits basiques aux citoyens (droit d’accéder à ses données détenues par une entreprise, droit de rectification, etc.). Toutefois, dans la pratique, ces dispositions sont largement éclipsées par d’autres lois et pratiques qui visent surtout à surveiller et filtrer l’espace numérique. La Russie a notamment adopté des règles très strictes obligeant les entreprises opérant sur son territoire à stocker les données personnelles des citoyens russes localement en Russie. Officiellement présentée comme une mesure de « souveraineté numérique » protectrice, cette exigence a surtout pour but de faciliter l’accès des services de renseignement russes à ces informations. En gardant tout « à la maison », Moscou s’assure de pouvoir exercer un contrôle et une censure plus aisés.

La Russie a déployé un système de surveillance de l’Internet connu sous le nom de SORM, qui oblige les fournisseurs d’accès et services en ligne à installer des boîtiers donnant un accès direct au FSB (services secrets) pour l’interception des communications. Les opérateurs doivent conserver les métadonnées de trafic pendant des périodes prolongées et les remettre aux autorités sur demande. Par ailleurs, depuis 2019, la Russie travaille à mettre en place un « Internet souverain » (loi Runet), c’est-à-dire une infrastructure capable de fonctionner en vase clos du reste du monde en cas de besoin, et permettant un filtrage centralisé du trafic. Ce projet va de pair avec un blocage régulier de sites web et de services occidentaux jugés indésirables (réseaux sociaux, médias d’opposition, outils VPN, etc.).

Même sur le terrain des données commerciales, la Russie privilégie le contrôle sur la vie privée. Par exemple, les lois russes ne donnent pratiquement aucun recours si les données ont été collectées légalement : une fois qu’une personne a consenti ou que ses données ont été recueillies dans un contexte légal, elle ne peut plus s’opposer à la plupart des réutilisations, sauf concernant la prospection commerciale. De plus, Moscou a adopté des lois imposant aux plateformes de messagerie de fournir des moyens de déchiffrer les communications chiffrées, et aux réseaux sociaux de supprimer des contenus ou de transmettre des données d’utilisateurs sur demande.

Avec le contexte géopolitique actuel (conflit en Ukraine, sanctions internationales), la Russie s’est isolée encore davantage du point de vue numérique. Pour les citoyens russes, cela se traduit par une diminution de la liberté en ligne et certainement pas par une amélioration de la vie privée. Et pour une entreprise étrangère, héberger des données en Russie serait extrêmement risqué : non seulement ce serait difficile en pratique (peu de prestataires fiables restant, coupure possible du réseau), mais surtout les données y seraient à la merci des autorités sans véritable contrainte judiciaire. La Russie incarne donc clairement une juridiction où la notion de vie privée passe après les impératifs de surveillance étatique et de contrôle de l’information.

5. Chine

Aucun classement des pays les moins respectueux de la vie privée ne serait complet sans la Chine. Ce pays de 1,4 milliard d’habitants a déployé l’un des systèmes de surveillance les plus intrusifs au monde, combinant technologies avancées et absence de contre-pouvoirs démocratiques. La Chine obtient systématiquement le score le plus bas dans les indices de liberté sur Internet: Freedom House la place dernier sur 70 pays évalués depuis des années, et un indice de confidentialité la notait 110e sur 110 avec un score de 13 sur 100. Cela reflète l’ampleur de la surveillance et de la censure. En Chine, non seulement l’expression en ligne est strictement contrôlée (grâce au Grand Firewall qui filtre les contenus et aux armées de censeurs humains ou algorithmiques), mais la vie privée n’est quasiment pas considérée face aux objectifs de l’État.

Le gouvernement chinois a mis en place un projet tentaculaire de profilage de chaque citoyen à des fins de sécurité et de contrôle social. L’illustration la plus frappante est le système de « crédit social » : à partir de données diverses (comportement en ligne, historique judiciaire, habitudes d’achat, activités sur les réseaux sociaux, vidéos de surveillance…), l’État entend attribuer à chacun un score de fiabilité citoyenne. Un comportement jugé négatif: critiquer le gouvernement sur un blog, traverser en dehors des clous capté par une caméra intelligente, fréquenter des personnes « mal notées »: peut faire baisser ce score, entraînant des sanctions comme des restrictions de voyage, un accès ralenti à Internet, ou d’autres limitations de droits. Ce système, dont certaines versions sont déjà en place localement, montre bien que l’individu est totalement transparent pour l’État, et que cette transparence sert à orienter et punir les comportements.

Jusqu’il y a peu, la Chine n’avait quasiment pas de loi de protection des données personnelles. Devant la montée des préoccupations (et peut-être pour des raisons commerciales afin de rassurer les partenaires étrangers), elle a adopté récemment quelques textes : la loi chinoise sur la cyber-sécurité en 2017, et surtout une loi sur la protection des informations personnelles (PIPL) entrée en vigueur fin 2021. Cette dernière s’inspire du RGPD sur certains points (consentement, encadrement des transferts hors de Chine, droits d’accès/réparation pour les individus) et marque la reconnaissance que les données des consommateurs doivent être protégées des abus des entreprises. Cependant, ces lois souffrent de graves lacunes. D’une part, elles n’ont pas de mécanismes clairs d’application contre les entreprises d’État ou les autorités publiques: en pratique, la police et les agences gouvernementales restent exemptées des restrictions. D’autre part, certains principes restent vagues ou limités : par exemple, la loi impose des durées minimales de conservation des données, mais pas de durées maximales, ce qui va à l’encontre du concept de minimisation. De même, elle ne consacre pas le droit à l’effacement de manière forte, et permet la réutilisation des données de santé sans consentement dans certains cas. Surtout, rien dans la loi chinoise ne limite réellement les pouvoirs de surveillance de l’État. Les agences de sécurité peuvent intercepter, collecter, partager les données sans aucune supervision judiciaire ni mandat. La notion de secret de la correspondance ou de vie privée face à l’État est inexistante.

En clair, les nouvelles lois chinoises apportent quelques protections vis-à-vis des entreprises (par exemple, on a vu des géants comme Alibaba ou Tencent sanctionnés pour mauvaise gestion de données), mais ne changent rien pour la surveillance gouvernementale. Pour les citoyens chinois, poster un message, effectuer un achat ou même marcher dans la rue sous une caméra implique d’être potentiellement suivi à la trace. Pour une entreprise étrangère, la Chine est un environnement à haut risque : toute donnée stockée sur le sol chinois peut être accédée par les autorités via des obligations légales, et la réglementation impose d’ailleurs aux sociétés étrangères de coopérer avec les agences de sécurité si demandé. C’est pourquoi la plupart des entreprises soucieuses de confidentialité évitent de localiser leurs serveurs en Chine (sauf contrainte légale pour opérer localement). La Chine demeure l’exemple emblématique d’une puissance numérique sans contrepartie en termes de droits individuels, où la souveraineté de l’État sur les données est totale, au détriment de la vie privée.

Ce Flop 5 met en lumière des contextes variés: démocratie sans loi (Inde), cadre légal bafoué (Thaïlande, Malaisie), États autoritaires (Russie, Chine): conduisant tous à une conclusion similaire : dans ces juridictions, un individu ne peut pas raisonnablement s’attendre à ce que ses informations personnelles restent confidentielles ou utilisées uniquement dans son intérêt. Les conséquences vont de l’exploitation commerciale non contrôlée au fichage politique et social. D’ailleurs, en élargissant la perspective, plusieurs de ces pays figurent aussi parmi ceux où l’Internet est le moins libre et le plus surveillé au monde (Chine, Russie, Vietnam, Iran, etc.), comme l’indiquent chaque année les rapports Freedom on the Net. Pour une entreprise ou un partenaire étranger, traiter des données dans ces pays doit donc se faire avec une extrême vigilance, voire être évité si la protection desdites données est une priorité. 



Cas de l’Amérique du Nord : quelle place pour les États-Unis et le Canada ?

Notre classement des meilleurs et pires n’a pas encore évoqué deux acteurs majeurs que sont les États-Unis et le Canada. Ces voisins et alliés occidentaux occupent en effet une place particulière dans l’écosystème de la vie privée, et il convient d’examiner où ils se situent et comment cela concerne les entreprises québécoises.

Les États-Unis, berceau de la Silicon Valley et de la majorité des géants du numérique, présentent un paradoxe. D’un côté, c’est une démocratie libérale qui consacre la liberté d’expression et où existent des lois sectorielles de longue date (par exemple pour la protection des données médicales avec HIPAA, ou des données financières avec Gramm-Leach-Bliley Act). De l’autre, les États-Unis sont l’une des seules grandes démocraties à ne pas disposer d’une loi fédérale unique sur la protection des données personnelles. La réglementation américaine est fragmentée en une multitude de lois partielles et de régulations au niveau des États. Cela crée des lacunes importantes : certains types de données ou de pratiques passent entre les mailles du filet législatif, et la protection offerte dépend beaucoup de l’endroit et du secteur. Par exemple, ce qui est interdit en Californie (qui a adopté le CCPA, une loi inspirée du RGPD) peut être toléré dans un autre État sans loi équivalente. Il en résulte une confusion pour les consommateurs et les entreprises sur leurs obligations.

En absence de cadre général, ce sont souvent les grandes entreprises qui définissent elles-mêmes leurs politiques de confidentialité: avec une tendance à l’autorégulation plutôt qu’à la contrainte. Les autorités comme la FTC (Federal Trade Commission) interviennent a posteriori en cas de pratiques trompeuses ou de manquements graves, infligeant par exemple des amendes record (Facebook a écopé de 5 milliards de dollars d’amende en 2019 suite à l’affaire Cambridge Analytica). Mais ces actions, bien qu’impressionnantes, restent ponctuelles et ne remplacent pas un véritable filet de sécurité juridique.

Par ailleurs, les États-Unis traînent une réputation mitigée en matière de surveillance gouvernementale depuis les révélations d’Edward Snowden en 2013 sur l’ampleur des programmes de la NSA. Les lois comme le Patriot Act et plus récemment le CLOUD Act ont alimenté les craintes des autres pays quant à l’accès des autorités américaines aux données. Le CLOUD Act de 2018, en particulier, permet aux forces de l’ordre américaines (et même de certains pays partenaires) de demander directement aux fournisseurs de services cloud la communication de données, y compris si elles sont stockées à l’étranger, sans passer par les traités diplomatiques habituels. Cela signifie qu’une entreprise américaine hébergeant des données de ressortissants étrangers peut recevoir l’ordre de les remettre au FBI via un mandat, même si ces données se trouvent sur un serveur en Europe ou ailleurs. Pour l’UE, ce genre de loi extraterritoriale est problématique et a contribué à l’invalidation successive des accords de transferts de données UE–USA (Safe Harbor puis Privacy Shield annulés par la Cour de justice de l’UE en 2015 et 2020). Actuellement, un nouvel arrangement (Data Privacy Framework) tente de concilier les approches, mais des incertitudes juridiques demeurent.

En conséquence, l’UE considère toujours que les États-Unis n’offrent pas un niveau de protection “adéquat” par défaut: seules des solutions contractuelles ou spécifiques permettent les échanges de données transatlantiques en conformité avec le RGPD. Dans les classements internationaux, les États-Unis ne figurent ni tout en haut, ni tout en bas, mais plutôt en milieu de peloton. Par exemple, Freedom House leur attribuait un score d’environ 76/100 en liberté numérique (moins bien que le Canada ou l’Allemagne, mieux que la moyenne globale). Une autre étude les classait 7e en partant de la fin parmi 47 pays hors-UE évalués, soulignant la prolifération de la biométrie, le manque de garanties fédérales et l’ampleur des dispositifs de surveillance CCTV non encadrés. L’absence de protection constitutionnelle explicite de la vie privée (le 4e amendement de la Constitution protège contre les perquisitions abusives, mais ne s’applique pas de la même manière aux données en ligne) fait que la vie privée aux États-Unis repose sur un patchwork moins protecteur qu’au Canada ou en Europe.

Concrètement, pour une PME québécoise, collaborer avec un prestataire américain ou héberger des données aux USA implique de comprendre que ces données peuvent être plus facilement accessibles (par des publicités ciblées, par le gouvernement américain en cas de requête légale, etc.), et que la régulation est moins stricte qu’ici. Cela ne signifie pas qu’il faut proscrire tout service américain: beaucoup offrent des garanties contractuelles et techniques sérieuses: mais il faut être conscient des enjeux de souveraineté : en cas de conflit de lois, une entreprise américaine pourrait être contrainte d’obtempérer aux demandes de ses autorités, quitte à contrevenir aux attentes canadiennes ou européennes en matière de vie privée.

Le Canada, quant à lui, a historiquement suivi une voie intermédiaire, souvent alignée sur les principes européens mais avec un retard dans la mise à jour de ses lois. Au niveau fédéral, la loi principale pour le secteur privé, PIPEDA (Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques), date de 2000. Elle établit des principes de base sur la collecte et l’utilisation équitable des données, mais elle n’est plus tout à fait à la hauteur de l’ère du big data. Reconnaissant cela, le gouvernement canadien a préparé une réforme d’envergure via le projet de Loi sur la mise en œuvre de la Charte numérique (projet de loi C-27, en cours d’adoption). Cette réforme inclut une Loi sur la protection de la vie privée des consommateurs qui se veut l’équivalent canadien du RGPD, avec consentement clair, nouvelles obligations pour les entreprises, et des amendes substantielles en cas d’infraction. Elle prévoit également la création d’un Tribunal de la protection des données et renforce les pouvoirs du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada. Si cette loi est adoptée et appliquée, le Canada rejoindra clairement le groupe des juridictions “fortes” en vie privée.

Il ne faut pas oublier que le Canada est fédéral et que les provinces ont aussi leur mot à dire. Le Québec justement a pris les devants avec sa Loi 25 (anciennement projet de loi 64) modifiant la loi provinciale sur la protection des renseignements personnels. Cette loi, entrée en vigueur progressivement entre 2022 et 2024, renforce drastiquement les obligations des entreprises au Québec, introduisant le consentement explicite, de nouveaux droits pour les personnes (portabilité, déréférencement), et des amendes inspirées du RGPD. Surtout, comme mentionné en introduction, elle impose aux entreprises d’évaluer la protection offerte par tout pays vers lequel elles envoient des données, afin de s’assurer qu’il offre un niveau comparable à celui du Québec. C’est actuellement la contrainte la plus élevée au Canada en matière de transfert international, et cela va forcer de nombreuses entreprises à reconsidérer leurs choix d’hébergement ou de fournisseurs cloud si ceux-ci se situent dans des juridictions plus faibles. En ce sens, le Québec se positionne à l’avant-garde de la souveraineté numérique au Canada.

D’un point de vue global, le Canada est perçu positivement : il a été l’un des premiers pays non-européens reconnus adéquats par l’UE pour les transferts de données (décision d’adéquation partielle dès 2001 pour PIPEDA). Freedom House classe régulièrement le Canada dans le top 5 des pays pour la liberté sur Internet (score de 87/100 en 2020, ce qui était le 3e rang mondial). Le Canada n’est pas exempt de critiques: par exemple son appartenance à l’alliance de renseignement Five Eyes aux côtés des USA, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, ce qui l’implique dans des échanges de renseignements qui peuvent concerner des données personnelles interceptées. Mais contrairement aux États-Unis, le Canada possède un commissaire à la vie privée puissant, des lois globales (privé et public) et une culture juridique plus proche de l’Europe, qui placent la vie privée comme un droit quasi fondamental.

Pour les PME québécoises, cela signifie que notre cadre local est solide et va se renforcer, et que nos principaux partenaires de confiance se trouvent parmi les pays du Top 5 ou assimilés (Europe, pays au régime européen, etc.). Les États-Unis demeurent un partenaire économique incontournable, mais dont il faut connaître les limites en matière de confidentialité: d’où l’importance d’accords contractuels clairs (clauses types, etc.) si on y transfère des données.


Hébergement des données et souveraineté numérique : conseils aux entreprises

Que tirer de ce panorama mondial pour les décisions d’entreprise, notamment en ce qui concerne l’hébergement “souverain” des données ? Quelques enseignements se dégagent clairement:

  • Le lieu où sont stockées vos données détermine les lois qui s’y appliquent. Si vos données sont hébergées au Québec ou dans un pays du Top 5 (par exemple en France, en Islande ou en Suisse), elles bénéficient automatiquement d’un niveau de protection juridique élevé. Par contre, des données stockées dans un pays du Flop 5 (en Russie ou en Chine par exemple) risquent d’être soumises à des accès ou des utilisations contraires à nos principes sans que vous ne puissiez vous y opposer.
  • La souveraineté numérique, c’est avant tout garder la maîtrise de qui peut accéder à vos données. En choisissant un hébergement local ou dans un pays aux lois strictes, vous vous assurez qu’aucune entité étrangère ne pourra légalement saisir vos données sans passer par des processus juridiques robustes (comme une demande via tribunaux canadiens ou européens). À l’inverse, confier ses données à un prestataire basé dans une juridiction plus faible peut ouvrir des brèches : par exemple, un fournisseur cloud basé aux États-Unis pourrait être contraint de remettre vos données à des autorités américaines en vertu du CLOUD Act, même si vous (ou vos clients) n’êtes pas Américains.
  • Les récents développements législatifs, au Québec notamment, imposent aux entreprises de se préoccuper de ces questions. La Loi 25 du Québec oblige désormais à évaluer le niveau de protection des pays étrangers avant d’y envoyer des renseignements personnels. Cela formalise une bonne pratique : faire une due diligence sur le pays d’accueil des données. Des critères à examiner incluent l’existence d’une loi de protection des données robuste, l’indépendance du système judiciaire, les précédents en matière de respect de la vie privée, et l’absence de surveillance excessive.
  • Il existe de plus en plus d’options d’hébergement souverain. Sans citer de fournisseurs spécifiques, on peut mentionner que de nombreuses entreprises locales ou régionales offrent des services de cloud ou de centre de données où les informations restent hébergées dans le pays (ou l’espace juridique) souhaité. Par exemple, en Europe se développent des offres de “cloud souverain” visant à concurrencer les géants américains, avec l’assurance que les données restent sur le sol européen et sous juridiction européenne. De même, au Québec et au Canada, on voit émerger des solutions d’infonuagique certifiées pour les secteurs sensibles, garantissant une localisation canadienne des données et le respect des normes locales. Ces options permettent aux PME de choisir un prestataire en fonction non seulement du prix ou de la performance, mais aussi de la juridiction. Cela peut devenir un argument commercial : vos clients seront peut-être rassurés d’apprendre que leurs données restent au Canada ou dans l’UE, plutôt que d’être envoyées on ne sait où.
  • Limiter les transferts inutiles : la souveraineté numérique consiste aussi à n’envoyer vos données à l’étranger que si c’est réellement nécessaire. Toute interconnexion globale présente des opportunités mais aussi des risques. Par exemple, si votre entreprise utilise un logiciel SaaS étranger, renseignez-vous : où l’éditeur stocke-t-il vos données ? Aux États-Unis ? En Inde ? Propose-t-il une option d’hébergement au Canada ? Posez ces questions, car sinon vous pourriez violer malgré vous la Loi 25 ou d’autres obligations. Dans certains cas, la solution la plus prudente est de ne pas transférer du tout les données sensibles hors de votre territoire si vous pouvez l’éviter. Comme le résume une analyse, « la stratégie la plus sûre peut être de simplement ne pas transférer les renseignements personnels, ou de le limiter au minimum nécessaire ». En gardant local, on réduit d’autant la surface d’exposition.
  • Contrats et chiffrement : si un transfert ou un hébergement dans une juridiction moins protectrice est inévitable (par exemple, vous avez des clients en Chine et devez stocker des données localement pour eux), alors assurez-vous de blinder la sécurité technique et légale : chiffrement fort des données (pour qu’en cas d’accès non autorisé elles soient inexploitables), clauses contractuelles claires sur la confidentialité, et information des utilisateurs pour qu’ils consentent en connaissance de cause. Autrement dit, apporter par vous-même des garanties supplémentaires là où la loi locale n’en donne pas.

En conclusion, investir dans la protection de la vie privée et la souveraineté numérique n’est pas qu’une contrainte réglementaire, c’est aussi un gage de confiance et de qualité pour une entreprise. Dans un monde où les consommateurs sont de plus en plus soucieux du sort de leurs données (68% des internautes se disent inquiets de ne pas savoir comment leurs informations sont utilisées en ligne), choisir d’héberger les données dans un pays à la législation respectueuse de la vie privée peut devenir un avantage concurrentiel. À l’inverse, une atteinte à la confidentialité due à un hébergement imprudent peut entacher gravement la réputation d’une entreprise et la mettre en porte-à-faux vis-à-vis de la loi.

La souveraineté numérique consiste justement à faire des choix éclairés pour garder la main sur son patrimoine informationnel. Pour les PME québécoises, cela peut vouloir dire privilégier des partenaires locaux ou européens pour l’hébergement, s’assurer de la conformité aux lois canadiennes et européennes, et intégrer la question de la juridiction des données dès la conception de leurs systèmes. Le paysage mondial de la vie privée que nous avons dressé montre qu’il existe un éventail de cadres plus ou moins sûrs. À chacun de s’y retrouver en fonction de ses besoins, mais le conseil global serait : gardez vos données dans l’enceinte des juridictions de confiance lorsque c’est possible. C’est la solution la plus simple pour dormir sur ses deux oreilles et pour pouvoir garantir à vos clients que leurs données sont traitées avec tout le respect qu’ils sont en droit d’attendre. En somme, choisir le bon « territoire numérique » pour vos données, c’est aujourd’hui aussi important que choisir le bon coffre-fort pour vos valeurs: et les juridictions du Top 5 offrent sans conteste les coffres les plus solides, quand celles du Flop 5 laissent la porte entrouverte, si ce n’est grand ouverte.

Logiciels comptables FOSS vs alternatives commerciales
Comparatif et meilleures pratiques