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Le jour où le nuage américain ferme : ce qui reste debout dans votre PME

Guerre commerciale, clauses de sanctions et 85 % du nuage canadien chez trois fournisseurs : le scénario de coupure, pièce par pièce

TL;DR

  • Trois entreprises américaines détiennent 85 % du marché canadien du nuage public (Amazon 42 %, Microsoft 31 %, Google 12 %), contre 66 % à l'échelle mondiale.
  • Les contrats de service des grands fournisseurs prévoient déjà la suspension immédiate et sans préavis si la prestation risque d'enfreindre les lois commerciales américaines, européennes ou britanniques. Ce n'est pas une clause théorique : Microsoft l'a appliquée en Russie en 2024.
  • Le gouvernement du Canada écrit lui-même que les contrôles à l'exportation et les régimes de sanctions peuvent affecter l'accès aux logiciels, aux mises à jour ou au soutien technique.
  • Personne ne peut chiffrer la probabilité d'une coupure, et la décision ne se prend pas ici. Ce qui se mesure, en revanche, c'est le délai de remise en marche : combien de jours avant que vous puissiez facturer, payer et répondre à vos clients depuis autre chose.
  • Les quatre gestes qui changent la réponse : une identité que vous opérez, des sauvegardes hors du fournisseur, des formats ouverts, et une clause de sortie écrite dans le contrat.
  • Ce qu'on met à la place, couche par couche : Odoo Community (LGPLv3), Nextcloud (AGPLv3), Grist (Apache 2.0), Vaultwarden (AGPLv3), Authentik (MIT). Une licence ne se suspend pas par une clause de sanctions, contrairement à un abonnement.


Dans cet article

En mars 2024, des milliers d'organisations russes ont reçu la même lettre de Microsoft : après le 20 mars, vous ne pourrez plus accéder à ces produits ou services, ni à aucune donnée qui s'y trouve. Une cinquantaine de produits infonuagiques étaient sur la liste. Ce n'était ni une panne ni une facture impayée. Le motif tenait en une ligne : le douzième paquet de sanctions de l'Union européenne, adopté en décembre 2023, interdisait de fournir certains logiciels de gestion, y compris infonuagiques, aux entités enregistrées en Russie. La date a glissé de quelques semaines sous la pression du distributeur local, puis la coupure a eu lieu : à la mi-mai 2024, ce même distributeur annonçait que les fermetures avaient commencé.

Le Canada n'est pas la Russie. Mais la décision, elle, ne se prend pas ici : elle se prend à Washington et à Bruxelles, et personne à Montréal ou à Québec n'en contrôle le calendrier. D'où la question que l'automne 2026 rend légitime : si l'accès se ferme, qu'est-ce qui reste debout dans votre organisation, et combien de temps avant de pouvoir refacturer un client?

C'est un exercice de continuité des affaires, pas un exercice de politique. Il se fait avec un chronomètre et une liste, comme un plan de reprise après sinistre, sauf que le sinistre ici n'est pas un incendie de salle serveur.


Une guerre commerciale qui a déjà touché le numérique

Le dossier numérique n'est pas un dommage collatéral de la guerre tarifaire : il en a été un levier direct, et ça s'est joué en 48 heures. Le 27 juin 2025, la Maison-Blanche a rompu toutes les discussions commerciales avec le Canada en invoquant la taxe canadienne sur les services numériques, un prélèvement de 3 % qui visait notamment Amazon, Google et Meta. Le 29 juin, Ottawa annonçait l'annulation de la taxe et la suspension des paiements dus le lendemain, pour faire progresser les négociations. Un dossier fiscal de plusieurs milliards s'est réglé en une fin de semaine, sous pression, et l'objet du litige était l'imposition des géants technologiques.

Depuis, le conflit s'est durci plutôt qu'apaisé. Les négociations se sont effondrées le 22 août 2026, les États-Unis ont imposé des droits de 50 % sur une série de produits canadiens, et Ottawa a répliqué dollar pour dollar : des contre-tarifs de 15 % à 50 % sur 27,6 milliards de dollars de biens américains, plus de 700 produits, entrés en vigueur le 8 septembre 2026. Une menace de doublement des droits sur l'automobile et l'acier est inscrite au 1er janvier 2027.

Rien de tout cela ne vise le nuage. Le point est ailleurs : la relation commerciale entre les deux pays est devenue un espace où des mesures sectorielles s'annoncent en quelques jours, et où le numérique a déjà servi de monnaie d'échange une fois.


Le virage canadien n'est pas conjoncturel

Une objection revient dès qu'on parle de dépendance au nuage américain : attendons, ça va se calmer, un mandat présidentiel finit toujours par finir. Ottawa ne la partage pas, et le dit explicitement. Le 27 mars 2025, au sortir d'une réunion d'urgence avec ses ministres, Mark Carney déclarait que l'ancienne relation avec les États-Unis, fondée sur l'intégration profonde des économies et une coopération étroite en sécurité, était terminée. Deux phrases du même point de presse méritent d'être lues lentement : « il n'y aura pas de retour en arrière », et surtout « le prochain gouvernement et tous ceux qui suivront auront une relation fondamentalement différente avec les États-Unis ». Ce n'est pas une réaction à un président, c'est une prévision sur plusieurs gouvernements.

Le reste suit le même horizon. Le 22 octobre 2025, le gouvernement s'est donné pour cible de doubler les exportations canadiennes hors États-Unis d'ici 2035, soit environ 300 milliards de dollars de commerce supplémentaire. Une cible à dix ans n'est pas une riposte tarifaire. Côté défense, le Canada a signé un partenariat de sécurité et de défense avec l'Union européenne le 23 juin 2025, puis est devenu le premier pays non européen à participer à SAFE, l'instrument de prêts de 150 milliards d'euros qui finance les achats d'armement européens. Les contrats de défense se comptent en décennies, et les premiers tombent déjà : en juin 2026, une entreprise montréalaise décrochait le premier contrat canadien sous SAFE, des radios tactiques pour l'armée polonaise.

Les chiffres bougent en même temps que les discours. Selon le rapport Le point sur le commerce 2026 d'Affaires mondiales Canada, 72 % des exportations canadiennes de marchandises allaient encore aux États-Unis en 2025, mais les exportations vers les États-Unis ont reculé de 3,7 % pendant que celles vers le reste du monde bondissaient de 11,1 %. La part des marchés hors États-Unis, biens et services confondus, a atteint son plus haut niveau depuis 1981.

Le volet numérique avance dans le même mouvement. Le 3 septembre 2026, Ottawa lançait Transformation numérique Canada, une organisation fédérale qui nomme la souveraineté numérique dans son mandat et qui fait de l'approvisionnement gouvernemental un client d'ancrage stratégique pour les entreprises technologiques canadiennes. C'est la même logique que la diversification commerciale, appliquée aux fournisseurs de logiciels.

Rien de tout cela ne dit ce qui arrivera à votre locataire Microsoft 365. Ce que ça dit, c'est que les deux gouvernements décrivent une relation structurellement changée, avec des engagements datés au-delà de n'importe quelle élection. Pour une PME, la conséquence pratique est courte : « on attend que ça se calme » n'est pas un plan, c'est une absence de plan.


85 % du nuage canadien tient dans trois entreprises

Le 2 juin 2026, le Canadian Anti-Monopoly Project publiait Parting Clouds, une analyse du marché canadien de l'infonuagique. Le chiffre central : Amazon 42 %, Microsoft 31 %, Alphabet 12 %, soit 85 % du marché canadien du nuage public chez trois entreprises américaines. La concentration mondiale des mêmes trois acteurs est de 66 %. Le Canada est donc nettement plus concentré que la moyenne, et le rapport nomme la conséquence sans détour : un pays enfermé chez un petit nombre de fournisseurs n'a pas de choix réel, que la menace soit la coercition d'un gouvernement étranger ou la rente d'un monopole incontesté.

Côté État, les ordres de grandeur suivent. Le gouvernement fédéral a dépensé plus de 156 millions de dollars en services infonuagiques pour la seule année 2022-2023, l'essentiel chez Microsoft et Amazon, et près de 1,3 milliard de dollars auprès de fournisseurs américains depuis 2021.

Côté entreprises, Statistique Canada donne la mesure de l'exposition privée : l'infonuagique était en 2023 la technologie la plus répandue chez les entreprises canadiennes de cinq employés ou plus, avec 48 % d'utilisation, en hausse de trois points par rapport à 2021. Autrement dit, une entreprise canadienne sur deux confie une partie de ses opérations à une infrastructure qu'elle n'opère pas, dans un marché où trois fournisseurs étrangers se partagent 85 % de l'offre.

Parts du marché canadien du nuage public Barre empilée à cent pour cent : Amazon 42 %, Microsoft 31 %, Google 12 %, tous les autres fournisseurs réunis 15 %. Les trois géants américains totalisent 85 % au Canada, contre 66 % en moyenne mondiale. Source : Canadian Anti-Monopoly Project, juin 2026. Moyenne mondiale des trois : 66 % Amazon Web Services : 42 % du marché canadien Microsoft : 31 % du marché canadien Google : 12 % du marché canadien Tous les autres fournisseurs réunis : 15 % du marché canadien 42 % 31 % 12 % 15 % 85 % pour les trois, au Canada Amazon Microsoft Google Tous les autres Source : Canadian Anti-Monopoly Project, « Parting Clouds », 2 juin 2026.
Le marché canadien du nuage public, par fournisseur. La ligne pointillée marque la moyenne mondiale des trois mêmes entreprises.


Le bouton d'arrêt est déjà écrit dans votre contrat

La partie la plus utile de cette discussion ne se trouve ni dans un discours ni dans un rapport : elle est dans les conditions que vous avez acceptées en cochant une case.

Les conditions des services en ligne de Microsoft prévoient que l'éditeur peut suspendre ou résilier l'entente immédiatement et sans préavis dans la mesure où il estime raisonnablement que la prestation le ferait enfreindre les lois commerciales ou l'exposerait à des sanctions. Ces lois commerciales sont nommées dans le contrat : celles des États-Unis, de l'Union européenne et du Royaume-Uni, dont le règlement américain sur l'administration des exportations, les sanctions administrées par l'Office of Foreign Assets Control et le règlement européen sur les biens à double usage. La clause ne demande ni preuve d'infraction ni décision de tribunal, seulement une appréciation raisonnable du fournisseur. Et le détour par l'Europe n'est pas théorique : la coupure russe de 2024 est partie de Bruxelles, pas de Washington.

L'entente client d'Amazon Web Services, dans sa version du 14 août 2026, est construite de la même façon : suspension immédiate prévue à la section 4.1, résiliation immédiate lorsque la loi l'exige, et un délai de récupération de vos contenus de 30 jours après la date de résiliation, à la condition que tous les montants dus aient été payés.

Même dans le cas banal d'un abonnement qui expire, le calendrier documenté de Microsoft 365 laisse peu de marge : 30 jours d'état expiré où tout le monde travaille normalement, puis 90 jours d'état désactivé où les usagers perdent leurs applications et où seuls les administrateurs atteignent encore les données, puis la suppression. Quatre mois en tout, et c'est le scénario favorable. La lettre envoyée en Russie décrivait l'autre.

Si vous n'avez jamais chiffré ce que coûte une sortie, notre article sur le coût de sortie de 2 596 services donne la méthode, et elle s'applique telle quelle ici.


Des coupures qui ont déjà eu lieu, ailleurs

La clause n'est pas dormante. Elle a été exercée, à plusieurs reprises, et pas seulement contre des États.

En octobre 2019, Adobe a désactivé l'ensemble des comptes vénézuéliens en application du décret présidentiel 13884, d'abord sans remboursement, avant de revenir partiellement sur sa position. En juillet 2019, GitHub a restreint les comptes d'utilisateurs situés en Iran, en Syrie et en Crimée, y compris des dépôts privés de développeurs qui n'avaient rien à voir avec un programme d'armement. En mars 2022, Amazon, Microsoft et Google ont cessé d'accepter de nouveaux clients infonuagiques en Russie, avant la coupure de 2024 déjà citée.

Six coupures d'accès documentées, de 2019 à 2025 Chronologie. Juillet 2019 : GitHub restreint les comptes situés en Iran, en Syrie et en Crimée, dépôts privés compris. Octobre 2019 : Adobe désactive tous les comptes vénézuéliens en application du décret présidentiel 13884. Mars 2022 : Amazon, Microsoft et Google cessent d'accepter de nouveaux clients infonuagiques en Russie. Mai 2024 : Microsoft coupe une cinquantaine de services infonuagiques aux entreprises russes, sous le douzième paquet de sanctions de l'Union européenne. Février 2025 : un décret américain sanctionne la Cour pénale internationale et son procureur. Octobre 2025 : la Cour remplace Microsoft 365 par openDesk, une suite libre. juillet 2019 octobre 2019 mars 2022 mai 2024 février 2025 octobre 2025 GitHub restreint les comptes en Iran,en Syrie et en Crimée, dépôts privés compris Adobe désactive tous les comptesvénézuéliens, décret présidentiel 13884 Amazon, Microsoft et Google n'acceptentplus de clients infonuagiques en Russie Microsoft coupe une cinquantaine de servicesaux entreprises russes, sanctions de l'UE Un décret américain sanctionne la Cour pénaleinternationale et son procureur La Cour remplace Microsoft 365 par openDesk,une suite libre Juillet 2019, GitHub Octobre 2019, Adobe au Venezuela Mars 2022, les trois fournisseurs en Russie Mai 2024, Microsoft coupe l'infonuagique en Russie Février 2025, sanctions contre la Cour pénale internationale Octobre 2025, la Cour quitte Microsoft 365
Six décisions documentées où l'accès a été restreint ou coupé par le fournisseur, en application d'un régime de sanctions.

Le cas le plus instructif pour une organisation civile est celui de la Cour pénale internationale. Après le décret américain du 6 février 2025 sanctionnant la Cour, l'Associated Press rapportait en mai que son procureur Karim Khan n'accédait plus à son compte Microsoft et était passé à un fournisseur suisse. Microsoft a contesté cette lecture, son président Brad Smith déclarant que l'entreprise n'avait à aucun moment cessé ni suspendu ses services à la Cour. En février 2026, elle est toutefois revenue devant le Parlement britannique pour faire corriger le témoignage d'un de ses propres dirigeants, qui avait affirmé que la décision de couper le compte venait de la Cour et non de Microsoft : l'entreprise a qualifié cette version d'inexacte, tout en maintenant qu'elle n'avait pas coupé les services de la Cour elle-même. La distinction porte sur un compte, pas sur l'organisation. Ce qui n'est pas contesté, c'est la suite : le 31 octobre 2025, la Cour confirmait le remplacement de Microsoft 365 par openDesk, une suite libre portée par l'agence allemande ZenDiS, sur l'ensemble de ses postes de travail.

Une institution qui déplace toute sa bureautique ne le fait pas sur une impression. Elle le fait parce qu'elle a conclu que son outil de travail quotidien dépendait d'une décision qu'elle ne contrôle pas.


Ce qui casse en premier, couche par couche

Le réflexe est de penser « mes fichiers ». Ce n'est pas là que ça commence. Dans une PME moyennement outillée, la première pièce qui tombe est l'identité, et elle entraîne tout le reste avec elle, y compris des applications qui n'appartiennent pas au fournisseur coupé.

Couche Ce qui s'arrête Ce qui vous sauve
Identité Plus aucune ouverture de session, y compris sur les logiciels tiers branchés en authentification unique sur le même annuaire Un annuaire que vous opérez, et des comptes de secours locaux sur les équipements critiques
Courriel Boîtes inaccessibles, historique compris, et les adresses cessent de recevoir Un domaine dont vous détenez les enregistrements DNS, et une copie des boîtes hors du fournisseur
Fichiers La synchronisation s'arrête, les liens de partage meurent, les documents ouverts en ligne ne s'ouvrent plus Des copies locales réelles, pas des espaces réservés, et des formats ouverts lisibles sans l'éditeur
ERP, paie, facturation Le logiciel infonuagique devient inaccessible, donc la facturation et la paie s'arrêtent le jour même Un export récent des données, et une instance que vous pouvez redémarrer ailleurs
Postes de travail Provisionnement et stratégies de gestion gelés, activation bloquée sur les nouveaux appareils Une image d'installation locale, et une procédure de montage de poste qui ne dépend pas du nuage
Sauvegardes Si elles vivent dans le même locataire que les données, elles partent avec lui La règle 3-2-1, avec au moins une copie chez un fournisseur différent ou chez vous

La dernière ligne est celle qui surprend le plus en atelier. Beaucoup d'organisations ont bien une sauvegarde de Microsoft 365 ou de Google Workspace, mais elle est stockée dans le même écosystème que ce qu'elle protège. C'est exactement le sujet de notre article sur la sauvegarde des données Google Workspace et Microsoft 365, et c'est la correction la moins chère de toute cette liste.


Ce que les gouvernements écrivent noir sur blanc

On peut trouver le scénario exagéré. Les administrations publiques, elles, l'ont mis par écrit.

Le cadre fédéral de souveraineté numérique publié à l'automne 2025 constate d'abord la dépendance : la majorité des produits et des services numériques utilisés par le gouvernement du Canada sont fournis par un petit nombre de grandes entreprises technologiques mondiales. Puis il nomme le risque, dans une phrase qui vaut aussi pour une PME de vingt personnes : ces conditions mondiales, y compris les contrôles à l'exportation, les régimes de sanctions et autres mesures réglementaires, peuvent également affecter l'accès aux logiciels, aux mises à jour ou au soutien technique.

Le livre blanc fédéral sur la souveraineté des données et le nuage public va plus loin sur l'accès légal : le principal risque identifié est la capacité du gouvernement américain de contraindre une organisation soumise à son droit à remettre des données sous son contrôle, peu importe où elles se trouvent et sans en aviser le Canada. C'est pour cette raison que ce même document exige que l'État conserve le contrôle exclusif des clés de chiffrement, et limite le nuage public aux données classées jusqu'à Protégé B.

Au Québec, l'énoncé de politique de souveraineté numérique et d'approvisionnement en TI, déposé en février 2026 par le ministère de la Cybersécurité et du Numérique, reconnaît que le gouvernement s'appuie encore sur des fournisseurs technologiques étrangers pour une partie de ses infrastructures. Il fixe huit orientations, dont l'hébergement souverain dans le Nuage gouvernemental du Québec, le contrôle des données par des centres sous juridiction québécoise, le renforcement de l'usage du logiciel libre, et l'ajout de clauses à portée stratégique dans les contrats avec les fournisseurs.

Cet énoncé vise l'administration publique, pas votre entreprise. Mais il annonce ce que les donneurs d'ordres publics demanderont à leurs fournisseurs dans les appels d'offres des prochaines années, et la clause contractuelle est le mécanisme nommé. Si vous vendez à l'État, ça finira par arriver dans vos documents d'appel d'offres.

Reste l'obligation qui, elle, s'applique déjà : depuis septembre 2023, avant de communiquer un renseignement personnel à l'extérieur du Québec ou d'en confier le traitement ou la conservation à l'extérieur du Québec, une entreprise doit réaliser une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée et conclure une entente écrite. La loi dit bien « à l'extérieur du Québec », pas « à l'extérieur du Canada ». Notre bilan de la Loi 25 quatre ans plus tard détaille où en sont réellement les PME sur ce point.


Ce que valent les promesses des fournisseurs

Les fournisseurs ont vu venir la question, et ils ont répondu. Le 30 avril 2025, Microsoft a pris cinq engagements numériques envers l'Europe, dont celui de contester promptement et vigoureusement, par toutes les voies légales disponibles, tout ordre gouvernemental de suspendre ses opérations infonuagiques européennes, avec un dépôt de code en Suisse comme plan de continuité si la contestation échouait.

Le Canada a eu sa version le 9 décembre 2025, accompagnée d'un investissement annoncé de 19 milliards de dollars canadiens entre 2023 et 2027 : un centre de renseignement sur les menaces à Ottawa, le traitement local de certaines interactions, le chiffrement confidentiel et la gestion externe des clés par Azure Key Vault dans les régions canadiennes, un partenariat avec Cohere, et l'engagement d'employer toutes les voies juridiques et diplomatiques, y compris le litige, pour protéger l'accès aux infrastructures critiques.

Ces engagements sont réels et ils ont une valeur. Ils ont aussi trois limites qu'il faut nommer honnêtement. Ils sont unilatéraux : une entreprise peut les modifier, contrairement à une loi. Ils promettent de contester un ordre, pas de le gagner. Et la clause de suspension pour risque de sanctions, elle, n'a pas été retirée des conditions de service pendant ce temps.

Il y a un terrain où le rapport de force s'exerce déjà sans qu'aucune sanction n'intervienne : le prix. Le 4 décembre 2025, Microsoft a annoncé une révision tarifaire mondiale applicable au 1er juillet 2026. Microsoft 365 Business Basic passe de 6 à 7 $ US par usager, Business Standard de 12,50 à 14 $, Office 365 E3 de 23 à 26 $, Microsoft 365 E5 de 57 à 60 $. Pour une équipe de 40 personnes sur Business Standard, c'est 720 $ US de plus par année, décidés ailleurs, sans négociation. Notre comparatif du coût réel de M365 face à une pile libre sur cinq ans chiffre l'écart sur la durée.


Les angles morts de la souveraineté

Un article qui s'arrêterait ici vendrait une illusion. Le reste de la réponse tient dans ce qui suit.

D'abord, la probabilité, et c'est là qu'il faut être franc : elle ne se calcule pas. Le Canada n'est pas une juridiction sanctionnée aujourd'hui, et les mécanismes utilisés contre la Russie, le Venezuela ou l'Iran ne le visent pas. Mais ces mécanismes existent, ils ont déjà été activés plusieurs fois depuis 2019, et les décisions qui les déclenchent se prennent en quelques jours, à l'étranger, sans consultation. La rupture des négociations commerciales de juin 2025 a tenu dans une publication sur un réseau social. Quiconque vous annonce un pourcentage invente. Un plan de continuité se construit donc sur l'impact et sur le délai de reprise, comme on achète un extincteur sans estimer la probabilité d'un incendie.

Ensuite, le libre n'est pas une bulle étanche. Un serveur que vous opérez dépend encore de dépôts de code et d'images de conteneurs souvent hébergés aux États-Unis, d'une autorité de certification, d'un service de noms de domaine, de mises à jour de système d'exploitation, et de matériel conçu ailleurs. Ce qui change avec le libre, ce n'est pas l'absence de dépendance, c'est sa nature : une copie du code et de vos données vous permet de redémarrer ailleurs, là où un locataire fermé ne vous laisse aucune reprise possible. La différence porte sur la réversibilité, pas sur l'indépendance.

Enfin, le coût. Migrer une suite bureautique complète est un projet, pas une fin de semaine. Le Schleswig-Holstein a fait basculer près de 80 % des postes de son administration vers LibreOffice et prévoit plus de 15 millions d'euros d'économies de licences en 2026, mais il y consacre la même année 9 millions d'investissement ponctuel, et l'opération s'étale sur plusieurs années. Le ministère danois du Numérique a fait le même choix à l'été 2025. La France, elle, généralise sa visioconférence Visio dans la fonction publique d'État d'ici 2027 en remplacement de Teams et de Zoom, avec environ 200 000 agents visés après une année de pilote à 40 000. Ces trajectoires sont crédibles précisément parce qu'elles sont lentes et budgétées. Et elles disent l'inverse de ce qu'on entend souvent : ce n'est pas irréaliste, c'est planifiable. Une organisation de vingt personnes n'a pas 30 000 postes à déplacer, elle en a vingt, et elle peut commencer par une seule couche, cette année, sans rien casser.


Par où commencer sans tout arracher

La bonne question de départ n'est pas « est-ce que je quitte Microsoft ». C'est : combien de jours me faut-il pour refacturer un client si mon fournisseur principal se ferme demain matin? Le chiffre se mesure, et il se réduit par étapes, sans big bang.

Quatre gestes, par ordre de rendement décroissant :

  1. Sortez vos sauvegardes du locataire. Une copie de vos boîtes, de vos fichiers et de votre base comptable chez un autre fournisseur ou chez vous. C'est le geste le moins cher et celui qui change le plus la réponse.
  2. Reprenez le domaine et les enregistrements DNS. Votre nom de domaine et sa zone DNS doivent vivre chez un registraire distinct de votre fournisseur de courriel. Sans ça, vous ne pouvez même pas rediriger vos adresses ailleurs.
  3. Testez vos formats. Ouvrez vos dix documents les plus critiques dans un éditeur qui n'est pas celui du fournisseur. Ce qui ne s'ouvre pas correctement est une dépendance, pas un fichier.
  4. Écrivez la sortie dans le contrat. Délai de récupération, format de l'export, frais de transfert sortant. Le moment de négocier ces trois lignes, c'est au renouvellement, pas pendant la crise.

Ces quatre points ne coûtent presque rien et ne demandent aucune migration. Ils transforment une coupure hypothétique en interruption gérable. La suite, migrer une couche à la fois vers des outils que vous pouvez redémarrer ailleurs, est un chantier qui se planifie sur des années, exactement comme les administrations qui s'y sont mises.


Qui remplace quoi, et sous quelle licence

Le mot « libre » est vague. Ce qui compte dans ce dossier tient dans un document précis : la licence. Une LGPL, une AGPL, une Apache 2.0 ou une MIT vous donnent une copie utilisable du code, le droit de la faire tourner où vous voulez et celui de la donner à quelqu'un d'autre pour qu'il la fasse tourner à votre place. Ce droit ne se retire pas par une clause de conformité commerciale, parce qu'il n'est pas un abonnement. Un abonnement, lui, se suspend.

Voici les substitutions qui reviennent le plus souvent chez les PME et les OBNL, avec la licence de chacune et le piège honnête qui vient avec.

Couche Ce que ça remplace Le remplacement Le piège à connaître
Identité et authentification unique Microsoft Entra ID, Okta, la connexion Google Authentik (MIT) ou Keycloak L'édition entreprise d'Authentik est payante et sous licence propriétaire. Le cœur MIT suffit largement à une PME. Voir notre guide sur le SSO avec Authentik ou Keycloak
Fichiers, agenda, contacts, partages OneDrive, SharePoint, Google Drive Nextcloud (AGPLv3) L'offre Enterprise vend du support et de l'accompagnement, pas un code différent. Détail dans notre article sur Nextcloud pour les PME
ERP, facturation, CRM, projets, feuilles de temps Dynamics 365, Salesforce, QuickBooks, Sage 50, Acomba Odoo Community (LGPLv3) Plusieurs applications restent réservées à l'édition Enterprise. Le partage exact est dans Community vs Enterprise et dans le comparatif avec Sage, Acomba et QuickBooks
Tableurs partagés et petites bases Excel sur SharePoint, Airtable, Google Sheets Grist (Apache 2.0) Depuis 2026, l'authentification unique par OIDC ou SAML ne fait plus partie de grist-core. C'est le cas d'école de l'open core qui se resserre. Notre article sur Grist détaille le partage
Mots de passe et secrets d'équipe 1Password, LastPass, Dashlane Vaultwarden (AGPLv3) C'est un serveur indépendant compatible avec les clients Bitwarden officiels, sans lien avec Bitwarden inc. Mise en place dans notre article sur Vaultwarden
Messagerie d'équipe Teams, Slack Matrix et Element (Apache 2.0 et AGPLv3) Le déploiement est facile, c'est la reprise de l'historique qui coûte. La procédure est dans Remplacer Slack et Teams pour de vrai
Courriel Exchange Online, Gmail Une boîte IMAP chez un hébergeur indépendant, gérée depuis Symbifox Tout reprendre chez soi reste ingrat, et notre article sur l'hébergement de son propre courriel le dit sans détour. La voie qu'on recommande garde le protocole ouvert : la boîte reste en IMAP, donc portable vers n'importe quel client et n'importe quel hébergeur, et c'est la gestion qui se greffe dessus dans votre ERP, mobile compris. Cette couche de gestion est notre module, sous licence propriétaire : la réversibilité tient au protocole, pas à elle

L'ordre qui marche

On ne déplace pas sept couches la même année. Celui-ci se tient parce que chaque étape rend la suivante plus facile plutôt que plus risquée.

  1. Le coffre de mots de passe. Autonome, indépendant de tout le reste, valeur immédiate. Et c'est lui qui débloque la suite : tant que les accès vivent dans une tête ou dans un fichier, aucune migration ne se planifie.
  2. Les fichiers. Nextcloud se pose à côté de l'existant, sans coupure. On synchronise, on déplace un département à la fois, on garde l'ancien en lecture le temps qu'il faut.
  3. Le cœur d'affaires. L'ERP, parce que c'est lui qui décide si vous pouvez facturer lundi matin. C'est le morceau le plus long, et le seul dont l'arrêt coûte de l'argent à l'heure.
  4. L'identité, en dernier. Un annuaire ne se déplace pas tout seul : il se pose quand il y a déjà deux ou trois applications à unifier derrière. Si vous venez d'Active Directory, la bascule est décrite dans notre article sur la migration vers Authentik.

Au bout de ce chemin, ce que vous détenez n'est pas un contrat : c'est une copie du code, vos données dans des formats documentés, et le droit de faire tourner l'ensemble ailleurs. L'hébergeur redevient ce qu'il aurait toujours dû être, un fournisseur qu'on remplace, et non un interrupteur dont on dépend.


Chez Blue Fox

On déploie par défaut cette pile-là, hébergée au Québec, sous le contrôle du client : Odoo Community pour le cœur d'affaires, Nextcloud pour les fichiers et la collaboration, Grist pour les tableurs partagés, Vaultwarden pour les mots de passe, Authentik pour l'identité. Le prix porte sur l'hébergement et le soutien, jamais sur le droit d'usage, et une organisation qui veut partir repart avec sa base, son code et ses données dans des formats lisibles.

Ça ne veut pas dire tout quitter. Beaucoup d'organisations gardent Microsoft 365 pour la bureautique et déplacent d'abord ce qui fait mal en cas d'arrêt : la facturation, les dossiers clients, les sauvegardes. C'est un continuum, pas un interrupteur.

Si vous voulez voir à quoi ressemble une pile complète que vous pouvez redémarrer ailleurs, on l'a assemblée et documentée : Symbifox, l'ERP tout inclus signé Blue Fox, avec Nextcloud pour la gestion documentaire à côté.

Parlons de votre exposition au nuage américain : une heure suffit pour mesurer votre délai de reprise et identifier les deux ou trois pièces à déplacer en premier.


Sources

Recruter dans Odoo avec le cahier d'entrevues
La grille, le panel à l'aveugle et le dossier que le candidat peut lire